Nymphéa, un hymne à la vie
Comme une fleur éclot au printemps,
Nymphéa naquit au c½ur des champs.
Les pâturages drus et verdoyants,
L'accueillirent tel un écrin ruisselant.
Un tendre matin, dans la nature,
Ayant des glycines pour tentures,
Elle fut bordée d'un épais coussin
D'herbes coupées: authentique couffin.
L'enfant fut appelée Nymphéa.
Douce comme la soie,
Simple, dépouillée d'artifices,
Solitaire, souvent complice;
Ce petit lotus blanc, nacré et rosé,
Ressemblait à une tendre porcelaine raffinée.
A peine flottante sur les eaux,
Elle mira stoïque son halo.
Petit bouton de fleur aquatique, elle tendit
Ses longues racines enroulées et grandit.
A grandes enjambées sur les chemins,
Assise dans la brouette moelleuse ou main dans la main,
Parmi les herbes fraîches, elle s'aventurait à la découverte
De la nature océanique et champêtre.
Elle apprit à apprécier la campagne environnante
Et à ouvrir tous ses sens à la nature ambiante.
C'est ainsi qu'elle fit ses premiers pas:
Sur les traces géantes de son papa,
Observant les escargots gluants,
Effleurant les champignons glissants,
Se piquant aux pissenlits dentés,
Barbouillée de mûres écrasées,
Bousculée par les truites arc-en-ciel,
Et dansant parmi les papillons frêles.
Éblouie de courses de lumières,
Et de frémissements éphémères,
Elle fut aussi spectatrice d'étranges ballets aquatiques.
Puis le soir l'enveloppant, repue de berceuses eurythmiques,
Elle s'endormait tranquillement dans les bras de sa maman,
Au parfum de lilas mauve et blanc...
Les saisons l'abreuvèrent de couleurs,
L'imprégnant chacune jusqu'au c½ur.
Elles défilèrent chacune porteuse d'expressions,
La marquant de leurs émanations.
Mémoire tactile et empreintes de doigts,
Sur le printemps, la rondeur de ses bois,
La douceur de ses pétales et de ses perles de rosée.
Chronique d'été aux fruits lustrés et veloutés,
Souvenirs d'automne aux plumes huilées,
D'hiver aux corolles de jacynthes satinées et de neige glacée...
Souvenirs olfactifs d'une maison cocon qui exhalait les baies mûres,
La senteur des fruits rouges et l'arôme sucré des confitures,
Le vin chambré qui coule vermeil,
Et les feux de cheminée sans pareil.
C'est ainsi qu'elle s'édifia:
Palpant, croquant, humant, jolie Nymphéa,
Les yeux grands ouverts, émerveillés,
Dans les prairies vertes et détrempées.
Elle s'imprégna de simplicité rustique,
Comme enveloppée d'un voilage bucolique.
Entourée de fleurs et d'animaux,
Fidèlement gardée par un chien Pataud,
Devenant l'amie des canetons dandinant,
Des poussins soyeux, d'agneaux sautillants.
Chez sa grand-mère complice,
Elle s'épanouit aussi, dans un jardin de délices,
Parmi une abondance de poires juteuses
Et de framboises savoureuses,
De bouquets de cassis acides
Et de groseilles translucides.
Elle surgit des rhubarbes au feuillage géant,
Guigna les mange-tout bedonnants,
Toisa les tomates parfumées
Et se para de bigarreaux cirés.
Ce jardin familial, au bord des flots limoneux
À la terre noire et fertile était un paradis, à ses yeux.
Au fil du temps, elle partagea avec ses deux petites s½urs.
Son microcosme idyllique, au c½ur des prairies en fleurs.
La première, nommée Ambre, naquit au c½ur de l'automne,
Telle une petite goutte de résine solide, dorée et ronde comme une pomme.
Sous ses reflets de miel, elle semblait cacher une petite abeille qui pouvait
Soudainement se mettre à vibrer et la pousser à virevolter et piquer.
Ambre grandit tout près de Nymphéa, comme son opposé,
La poussant toujours plus loin dans ses limites de fleur calme et posée.
La seconde fut appelée Alysée,
Un souffle d'air chaud et régulier,
Qui résistait à Ambre farouchement.
Le contact de cette enfant,
Eveilla l'instinct maternel de Nymphéa ainsi que sa patience.
Malgré l'agitation qu'entraînèrent ces deux naissances,
Nymphéa grandit réservée et appliquée,
Sage, flottant au gré des flots quiets, de ses tendres années.
Elevée dans un monde intérieur,
Fait de livres et de crayons de couleurs,
Elle aima très vite les mots pour s'évader
Et les écrire, pour dessiner une farandole de déliés,
De caractères ronds et alignés.
Mère ou grand-mère d'une voix chuchotée,
Chaque soir la faisait s'envoler
Vers d'autres contrées,
Au rythme des contes et des chants,
D'un imaginaire débordant.
Artiste en herbe, coloriste de c½ur,
Nymphéa esquissa un monde de fleurs.
En virgules d'aquarelles sur papiers,
Elle puisa l'harmonie des nuanciers
Et réunit les matériaux futiles,
Outils de ses créations volubiles
Pour étancher sa soif d'encres en dessins
Sur pages lisses et sans teint.
Elle frémit sous les gouttes serrées,
Ruissellement glacé d'un pinceau de soie imbibé,
Concepteur de roses dragées
Et de pois de senteurs colorés.
Elle aima aussi jardiner,
Ratisser le sable doré,
Planter des carrés d'hortensias délavés
Et arroser des pieds de fraises des bois parfumées.
Sous l'édredon de satinette olive,
Elle accéda à d'autres rives.
Bercée par des musiciens angelots
Et le chant mélodieux des oiseaux,
Elle se sentait en sécurité,
Derrière les persiennes fermées.
Elle savoura les odeurs sucrées,
Chauffées, des viennoiseries beurrées
Et du café au lait qui montaient,
Le matin, les escaliers glacés.
Elle huma de loin l'exhalaison
Fraîche et mousseuse du savon
Et de l'eau de Cologne ambrée
A la poudre de riz mélangée.
Sous les yeux des anges de bronze,
Le temps s'écoula... neuf, dix, onze...
Au rythme de leur mécanisme pendulaire,
Un voile d'ombre couvrit son jardin de lumière.
Peu à peu, un fil de vie se détacha
De l'ouvrage de son enfance et le lâcha.
Une main conseillère lui échappa.
Même si elles ne le voulurent pas,
Deux lumières bleues fatiguées et fragiles
S'éteignirent dans un battement de cils.
D'un pas de velours, dans le silence,
Nymphéa laissa là, son jardin d'insouciance.
Elle effleura d'un dernier baiser
Léger une peau de pêche pâle et fanée.
Dans la pénombre, elle abandonna
Ses trésors passagers comme un poids.
Elle ferma la porte grinçante
D'une vieille armoire odorante,
Pleine d'un bric à braque de jouets,
De livres, de flacons de muguets,
De tabatières parfumées,
de coquillages conservés
Et de souvenirs fossilisés...
Un peu plus seule, elle grandit,
Cachant au creux de son c½ur un cri,
Une larme incandescente,
Une richesse incessante,
Trésors infinis, intemporels,
Inestimables et éternels.
La mort, tel un vautour,
Ferma à double tour,
Le cadre préservé, idyllique,
De son jardin privé et unique.
Nymphéa vit s'évanouir à jamais, dans le néant,
Celle qui avait fait de son enfance un instant
Esthétique et fabuleux, sa fée bleue,
La conceptrice de son univers harmonieux.
Les années suivantes semblèrent s'égrener lentement,
Comme si la pluie avait effacé graduellement
Les couleurs de la vie et délayé toutes traces d'exaltation
Pour ne laisser qu'une impression de stagnation.
Pourtant, Nymphéa grandit encore,
Studieuse et réservée,
Telle une fleur réfléchie sur les flots
Impassibles de sa destinée.
En apparence rien n'avait changé,
Mais son c½ur s'était, malgré elle, teinté
De douce nostalgie et de tendres regrets.
Dans un coin de cette aquarelle délavée,
Vinrent tout de même se dessiner
D'autres souvenirs agréables, tamisés
De chaleur et d'amitié pour égayer son âme affligée.
Sur les rives d'une île de beauté,
Pieds nus sur le granit escarpé,
Elle escalada les rochers comme un cabri.
Dans les lagons azurs, elle plongea, ravie.
Apaisée par les silences marins,
Elle effleurait les rayons de lumière opalins.
Elle longea le maquis aromatisé,
Foula la poussière affinée,
Frôla les oliviers noueux,
Apprécia le soleil radieux,
Caressa les fontaines d'eau glacée
Et étreignit les figuiers parfumés.
Elle découvrit la faune marine, au gré des courants,
Les jeux insouciants et heureux d'une bande d'enfants
Se croyant devenus corsaires,
Et habitant les rives d'un îlot solitaire,
Théâtre de périples imaginaires, d'un autre âge.
Elle se sentait libre et apaisée dans ce contexte naturel et sauvage,
Où elle vécut ponctuellement un semblant de vie collective et amicale.
Ces étés furent ainsi des bouffées de soleil et de douceur conviviale.
Etrangement, c'est aussi à ce moment,
Qu'elle découvrit son autre grand-maman.
Celle-ci était moelleuse comme une miche de pain blond,
Douce et sensuelle, comme un douillet édredon,
Mais aussi sentimentale et débonnaire
Qu'un roman d'amour populaire.
Elle l'accompagna à l'occasion,
Saisit sa main sans pression, ni passion.
Nymphéa aima sa générosité perspicace
Et toute simple, ses denrées succulentes et grasses,
Ses draps de coton, par l'usure adoucis,
La chaleur de la brique réfractaire au fond de son lit,
L'eau bouillante, ronflant dans la bouilloire,
Le bois craquant dans le poêle de fonte noire.
Son petit studio tout simple, rempli de rires,
D'objets hétéroclites et de souvenirs,
Respirait l'amour et l'humilité.
Naturellement, par sa personnalité,
Cette grand-mère lui donna, un modèle incontestable
D'amour inconditionnel indéniable,
De don de soi et de vaillance,
D'humilité et de persévérance.
Mais un matin d'automne nébuleux,
Nymphéa vit autre fil se briser sous ses yeux.
Il cassa comme un fil de nylon,
Que l'on tend et brusquement se rompt.
Même si la mort ne triompha pas cette fois là,
Elle frappa assez fort pour qu'une onde de choc percute Nymphéa,
Submergeant tout son c½ur d'effroi,
Et la laissant sans voix.
L'émotion la gagna désolante,
Ranimant une vieille larme brûlante.
La peur l'enveloppa comme un manteau
L'entraînant par-dessus bord dans les eaux,
Dans un univers brumeux et glacé,
Très loin de son jardin doux et feutré.
Elle glissa dans les eaux profondes,
D'une mer démontée et immonde
Qui devint son ennemi meurtrier.
Le soleil s'était soudain caché.
Elle replia ses pétales opalins,
Réflexe pour se défendre des embruns.
Son unique but était désormais de survivre
A la surface des eaux profondes et vives,
Mais les yeux fixés sur le ciel immense,
Malmenée dans un combat intense.
Iris des eaux calmes et fermées,
Elle se retrouvait seule à lutter
De toutes ses forces, perdue,
Contre un océan déchaîné et inconnu.
Elle se débattit pour ne pas sombrer
Dans un gouffre sombre et illimité.
Le combat était inéquitable,
Titanesque et injustifiable.
Pourtant, elle parvint à surnager dans le noir,
Et elle survécut pleine d'espoir.
Sans présage, la mer finit pourtant par se calmer,
Abandonnant Nymphéa soulagée.
Le soleil perça les nuages menaçants
Et vint caresser son visage souriant.
Elle se laissa flotter lentement,
Au gré des courants nonchalants,
Un peu plus près du rivage salé,
Le corps marqué, buriné, exténué.
Dans un clapotis joyeux et cadencé,
Elle entendit une barque approcher.
Rapidement, un jeune homme ramait.
Il vint à elle, et à bord la fit monter.
Au premier regard, ils surent qu'ils s'aimeraient
Pour l'éternité, tout en eux le criait.
Lutte et fatigue, bientôt s'évanouirent.
L'amour balaya tout, même le pire.
Cette vieille larme incandescente
Fut remplacée par une joie ardente.
En un instant, son c½ur meurtri,
D'enthousiasme jubilatoire fut rempli.
Il s'appelait Olivier:
Arbre prometteur, un arbre aux consonances salées,
Ployant sous les fruits riches et parfumés,
Aux feuilles, sous le soleil, étincelantes,
Aux racines noueuses et résistantes.
Un arbre millénaire qu'elle aimait tant,
Un arbre solitaire affrontant les vents,
Fort face au mistral impétueux
Et révélant ses aromes au soleil de feu.
Ils projetèrent leurs rêves éblouis
Et apprirent à se connaître dans la nuit.
Ils inventèrent leur histoire,
Le c½ur rempli de joie et d'espoir,
Se promirent fidélité pour le meilleur et pour le pire,
Pour les temps de larmes ou de rires...
Tel un pacte effectué sous les cieux,
Entre deux adolescents amoureux.
Le murmure de ces deux amants transis,
Résonnait ainsi, dans un doux clapotis.
Portés par la mer et ses oscillations,
Ballottés dans leur vulnérable embarcation,
Ils oublièrent le cortège des saisons
Et la houle se levant sans raison.
Une déferlante soudaine et puissante
Les projetèrent de nouveau dans la tourmente.
Nymphéa, emportée par les flots
Sombra soudain vers les fonds abyssaux:
Nouvelle lutte contre l'océan,
Bataille rude, combat exténuant!
Sans baisser les bras, elle persévéra
Contre l'issue fatale, et s'acharna.
Elle souhaitait tant retrouver la paix,
Un sol ferme où reposer ses pieds.
Elle rêvait de vivre pleinement,
De tout partager avec son amant,
De fabriquer des bébés...
Mais ses rêves s'évaporaient.
Elle s'appuyait sur des mirages
Et la tempête faisait rage.
Olivier ne la perdit pas de vue,
Il s'accrocha comme il put.
De toutes ses forces, il rama,
De toute son âme, il espéra,
Même si son amour passionné
Ne pouvait malgré tout la sauver.
Une nuit dans le ciel ténébreux,
Les nuages filaient, orageux.
Nymphéa sombra, épuisée,
Dans un profond sommeil, agité.
Elle se vit dans un cauchemar,
Revêtue d'un léger voile blafard.
Dans le silence et l'horreur des ténèbres,
Elle était allongée : scène funèbre.
Le dos contre le sol humide, étendue,
Elle observait des tombes à perte de vue.
Angoissée, elle sentit son âme la quitter,
Du fond de la fosse, s'envoler...
L'effroi déchira ses entrailles,
Lui inspira de tristes funérailles.
L'âme flotta au-dessus d'elle, légère,
Pourtant encore liée à son corps éphémère.
Elle semblait s'en détacher lentement
Pour aller se perdre dans le néant.
Ce gouffre, c'est l'enfer qui l'aspirait,
Elle voulait échapper à ses griffes acérées.
De toutes ses forces, elle voulait croire
Au triomphe de l'espoir.
Un cri terrible sortit de sa bouche,
Un choc énorme percuta sa couche.
Elle hurla pour éviter le pire:
"Non, je ne veux pas mourir !"
Son âme regagna lourdement son corps,
Repoussant avec violence la mort.
Elle se réveilla fortement troublée,
Des eaux glacées, ressuscitée.
Son cauchemar était terminé,
Les eaux s'étaient calmées.
Olivier l'attendait désorienté
Dans le silence de la mer apaisée.
La vie avait encore triomphé sur l'océan.
Elle n'eut ni la force, ni le temps
De remonter dans leur chaloupe,
Qu'elle vit un pécheur flottant sur les eaux, à la poupe.
Ils étaient si fatigués et lassés
Qu'ils ne désiraient qu'être arrachés
Rapidement à leur triste sort
Pour connaître enfin le vrai bonheur.
Le pécheur leur apporta, sans façon,
Une parole de vie, de passion,
Toutes les réponses à leurs questions,
Et à leurs problèmes la solution,
Un remède pour les sauver,
Des bras divins où s'abandonner
Comme une fleur qui éclot,
Nymphéa se sentit naître à nouveau.
Le cri de son c½ur lancé tel un SOS
Avait déchiré les ténèbres épaisses.
Il l'avait arraché de la mort,
Atteint le plus grand des sauveteurs.
Du haut des cieux, il étendit sa main,
Saisit les jeunes gens et les délivra.
Ce fut un moment prodigieux,
Intemporel et glorieux.
Nymphéa sentit sous ses pieds
Un roc résistant et quiet.
Une joie ineffable l'envahit,
Elle était enfin sauvée et guérie.